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Kazantzaki : l’un ne va pas sans l’autre !

 

Sophie Bernier

 

Heureux l’homme qui meurt en ouvrant la porte de sa prison ! Le philosophe cherche à en trouver la clef, à passer entre les barreaux. Nikos Kazantzaki choisit de regarder la mort en disant : « La mort n’existe pas »[1], aspirant à une liberté absolue. Ainsi l’inscription sur son épitaphe : « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre »[2], à Héraklion, en Crète, traduit-elle cet accomplissement, fruit d’une mûre réflexion.

Nikos Kazantzaki (1883-1957) chercha toute sa vie comment l’homme pourrait accéder à la liberté. Une seule réponse émergea des pensées grecque, biblique, bouddhique et platonicienne qui furent ses inspirations : la lutte. Car pour ce philosophe crétois, l’homme est tout d’abord esclave. Il est le vermisseau traçant son chemin dans la terre. « Le sujet principal de toute mon œuvre est : le combat de l’homme avec Dieu, [sa] lutte acharnée […] contre les forces toutes-puissantes et ténébreuses qui se trouvent en lui et autour de lui ; l’obstination, la lutte, la ténacité de la petite Étincelle qui tâche de percer et de vaincre l’immense Nuit éternelle. La lutte et l’angoisse pour transformer les ténèbres en lumière, l’esclavage en liberté »[3], écrit Kazantzaki cinq ans avant sa mort, révélant le but de sa propre vie.

Ainsi dans l’Odyssée (1938) s’identifie-t-il à Ulysse pour, en 33.000 vers sublimes, poursuivre le voyage d’Homère dans les monts et les abîmes vertigineux de l’esprit et du monde. L’auteur a aussi écrit sur les voyages qu’il fit lui-même pendant les treize années précédant la parution de ce chef-d’œuvre et qui l’emmenèrent de l’Égypte au Japon, ainsi que plusieurs pièces de théâtre, traitant de thèmes historiques ou bibliques pour la plupart. L’essentiel de son œuvre romanesque fut écrit entre 1950 et sa mort, survenue en 1957. Elle comprend, entre autres : La dernière tentation du Christ (1951), Le Christ recrucifié (1953) et La liberté ou la mort (1955). Or, le roman Alexis Zorba (1943), qui, par son adaptation cinématographique (Zorba le Grec), reste la référence la plus connue aujourd’hui de Nikos Kazantzaki, fut, quant à lui, achevé durant la Seconde Guerre mondiale. Bien qu’il faille remonter à 1917, année où l’auteur exploita avec Georges Zorba une mine au sud de Péloponnèse, pour situer le décor du roman, les circonstances dans lesquelles fut achevé Alexis Zorba ne sont pas étrangères à son dessein, qui est de dépeindre l’angoisse de l’homme. Mais toutes ces lectures devraient être précédées de celles d’Ascèse (1923), ainsi que l’en a été l’écriture, car il vaut toujours mieux suivre dans l’ordre un cheminement.

Ascèse synthétise en trois « devoirs » les étapes que doit surmonter l’homme désirant accéder à la liberté ; étapes surhumaines se résumant par une lutte constante et tenace contre (mais aussi avec) Dieu et les ténèbres. En effet, selon Kazantzaki, ces deux courants opposés auraient l’homme empalé en leur croisement. Car non seulement il accepte, mais il bâtit sur la théorie originelle une échappatoire : l’idée selon laquelle il serait possible pour l’homme d’accéder lui-même à une coopération avec Dieu en devenant créateur actif. La première étape de l’ascension à ce titre (qui est celui de l’homme libre) est donc l’acceptation de notre état de chute perpétuelle et évitable par seule la lutte la plus acharnée. Le fait est qu’un pouvoir nous tend à mourir et qu’un autre nous tend à vivre. Celui-ci, par sa nature même, semble contraire à la loi de la nature, la loi de la chute vers la mort qui trouve raison dans chaque création, dans chaque vie. À quoi sert-elle donc ? « Le but de la terre n’est pas l’homme, n’est pas la vie, [...] ils ne sont qu’une étincelle lancée par sa vertigineuse révolution »[4], répond Kazantzaki. Le premier devoir commence donc par considérer l’absurdité et la finalité de la vie. D’accord, mais pourtant elle est. Son devoir (qui en est presque un patriotique) est de lutter contre vents et marées et de grandir malgré, et même avec eux.

Après avoir vu l’immensité de la tâche, et également celle des limites de l’homme, l’angoisse est humaine. Surmonter cette angoisse est donc l’étape suivante. Dans Alexis Zorba, Zorba dit pourtant : « Laisse les gens tranquilles, patron, ne leur ouvre pas les yeux, qu’est-ce qu’ils verront ? Leur misère ! Laisse-les donc continuer à rêver ! »[5], affirmant que cette prise de conscience n’apporterait que des ennuis au commun des mortels. Aussi, la troisième théorie de l’évêque appuie-t-elle cette opinion en suggérant l’idée que seuls les êtres d’élite parviennent à toucher le filet d’éternité qui coule au cœur du commun éphémère. Pour les autres, Dieu aurait envoyé la religion afin qu’ils puissent vivre aussi l’éternité. Car où les uns verront l’étincelle magnifique de l’immortalité dans l’instant, d’autres verront le miracle de la création de Dieu, mais beaucoup ne verront rien. « Zorba voit chaque jour toute chose pour la première fois »[6]. Cet état d’émerveillement et de surprise du regard renouvelle la virginité du monde et contribue à dévoiler un des masques de Dieu. Le second devoir de Ascèse est de surprendre l’invisible en brisant la dualité âme/corps. Pour lui, le corps est l’âme rendue visible ; le monde sensible signifie l’Essence. La seule distinction se trouverait donc entre l’apparent et le réel ou la chair et l’esprit. Accepter, puis dépasser les limites humaines qui sont celles du corps, pour embrasser le monde du regard afin d’apercevoir l’indécelable éternité fugitive qui est autant d’étincelles anarchiques que les pas de la vie qui progresse. « Le monde est, m’apparaît-il, plus vaste que le cerveau, et mon cœur est un mystère tout-puissant, ténébreux »[7], dit Kazantzaki, suggérant l’idée que l’Essence se cache dans le cœur, dans l’amour illimité. Jésus criait ainsi : « Aimez-vous les uns les autres ».

Alexis Zorba, personnage dont le cœur est très près de la terre, conseille quant à lui l’amour libre, car il s’agit là de l’un de ses vices qu’il appelle « démons ». Selon cet aventurier d’expérience, la seule façon de dompter les désires qui nous dévorent est de s’en gaver jusqu’à l’écœurement. Déjà, quand il était petit, c’était des cerises dont il était fou ! Il raconte ceci à l’occasion de la rencontre du moine Zaharia, qui s’avère à moitié possédé par un démon qu’il nomme « Joseph ». Zorba affirme : « C’est comme ça que l’homme se libère, [...] comment veux-tu te débarrasser du diable si tu ne deviens pas toi-même un diable et demi ? »[8] Zaharia, donc demi libre, « demi-fou », comme le surnomment péjorativement les moines pernicieux, suit les conseils de Zorba en se délivrant de son envie la plus énorme (du fait qu’il la nourrissait depuis longtemps) : enflammer le couvent avec les moines à l’intérieur. Or, ceci étant fait, Zaharia se suicide. Ceci rejoint l’idée de l’évêque selon laquelle seuls les êtres d’élite peuvent entrevoir l’Éternité, car le commun des mortels est aveuglé par les soucis quotidiens. Ces maux humains sont autant de démons qui ne cessent de grossir dans l’esprit de celui qui s’en fait ascète. Ainsi, Zaharia s’est libéré en assouvissant ses pulsions ; mais ensuite il ne voyait plus rien d’autre que le vide que créait la disparition de la passion qui agissait sur lui comme déterminant. Et devant ce néant il a flanché.

De là l’importance de vivre pleinement, comme Zorba, qui « […] agi[t] comme s’[il] devai[t] mourir à chaque instant »[9]. D’ailleurs, extérioriser ses désirs aussitôt qu’ils naissent, qu’ils soient d’ordre sexuel, gastronomique ou anarchique, permet le plein « pouvoir de décider, d’agir par soi-même », car un homme libre, toujours selon le Petit Robert, « ne se contraint pas » et « n’est soumis à [aucune] obligation, morale ou juridique »[10]. Pourtant, il s’agit là de tous les tabous du christianisme que viole Zorba. Un homme pratiquant ne saurait être libre car il est soumis à la volonté de Dieu, étant fidèle au décalogue et à la parole biblique, qui impliquent l’un et l’autre que la conscience soit limitée d’une douane, et qu’il faille payer pour la passer. Adam et Ève en ont payé de leur expulsion du Paradis qui leur était si cher. Il s’agit d’un jugement punitif basé sur les concepts de récompense et de châtiment.

Dans Ascèse, Kazantzaki réfute cette idée tout en la récupérant : « Maintenant je le sais : je n’espère rien, je ne crains rien ; je me suis libéré de l’esprit et du cœur. Je suis monté plus haut. Je suis libre. C’est ce que je veux, rien d’autre. Je cherchais la liberté »[11]. Tandis qu’Alexis Zorba, lui, avoue que son Paradis, c’est de se retrouver dans le confort douillet de l’édredon parfumé d’une femme, avec elle. Car selon lui, Dieu est infiniment miséricordieux, mais le seul péché qu’il ne pardonne pas est celui de laisser dormir seule une femme que l’on aurait pu combler ! Il affirme aussi que ce sera sûrement une femme qui finira par le terrasser au bout du compte. Tant en peinture qu’en littérature, Satan lui-même a d’ailleurs souvent revêtu une apparence féminine. Zorba force ainsi les deux pôles à fusionner, l’éden et les ténèbres à ne faire qu’un. « Si le diable ou Dieu me rappelle – qu’est-ce que tu veux, pour moi c’est la même chose »[12], dit-il.

À propos des héros de ses romans, Kazantzaki déclare : « Il ne s’agit pas d’un triomphe définitif, mais d’une lutte sans fin »[13]. La fougue primitive du vieux Zorba – jeune de cœur – témoigne de la vision qu’a l’auteur de l’homme qui se débat sans répit entre le bien et le mal. L’excellent roman Alexis Zorba traite de l’angoisse de participer à l’inhumain combat. Mais en définitive, rien n’existerait si ce n’était de la primauté de la subjectivité, car « Hors de moi, rien n’existe »[14], dit Kazantzaki. Zorba pense aussi de cette façon : « [….] je pense à ce que c’est que l’homme, pourquoi il est venu sur la terre et à quoi il sert. [...] À rien, d’après moi. Toutes les choses, c’est du pareil au même. [...] C’est seulement si je suis vivant ou mort qu’il y a une différence »[15], constate-t-il. Donc d’après lui, nos choix n’importent pas ; et il croit que le but du monde est de faire de la joie avec la matière, alors que d’autres diront que c’est avec l’esprit, et ceci au service de quelque chose d’immortel, l’Essence, « Dieu ». Confondant ce dernier aux ténèbres en une seule et même puissance, il considère que combattre les affronts de l’invisible, surmonter la nécessité, procure plus de joie et de fierté que quoi que ce soit. L’un ne va pas sans l’autre !

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[1] Kazantzaki, Nikos, Ascèse, Salvatores Dei, Éd. Librairie Plon, Paris, 1972, p. 30.

[2] Kazantzaki, Nikos, Ascèse, Salvatores Dei, p. 39.

[3] Stassinakis, Georges, « Nikos Kazantzaki : son œuvre, sa pensée, ses relations avec la France et l’Orient », conférence donnée au Centre Culturel français de Damas le 20/10/01 : http://maaber.50megs.com/sixth_issue/kazantzaki_fr.htm.

[4] Ascèse, Salvatores Dei, p. 32.

[5] Kazantzaki, Nikos, Alexis Zorba, Éd. Plon (Coll. Livre de poche), Paris, 1966, p. 90.

[6] Alexis Zorba, p. 76.

[7] Kazantzaki, Nikos, Ascèse, Salvatores Dei, p. 38.

[8] Alexis Zorba, p. 279.

[9] Alexis Zorba, p. 277.

[10] Le Petit Robert 1, Paris, 1990, p. 1091.

[11] Ascèse, Salvatores Dei, p. 39.

[12] Alexis Zorba, p. 52.

[13] Stassinakis, Georges, « Nikos Kazantzaki : son œuvre, sa pensée, ses relations avec la France et l’Orient », http://maaber.50megs.com/sixth_issue/kazantzaki_fr.htm.

[14] Alexis Zorba, p. 208.

[15] Alexis Zorba, p. 208.

 

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